Vivre la victoire d’Antoine Piatti sur l’X-Alpine du Trail Verbier-St-Bernard de l’intérieur: c’est possible. Passion. Vibrations. Emotions. J’adore.
Merci Antoine pour ce magnifique récit. A toi la parole pour TA X-Alpine.
Ma X-Alpine 2021
J’ai toujours plaisir à partager le contre-rendu de mes courses. J’appréciais lire les exploits de Jules-Henri sur son blog il y’a quelques années.
Vendredi soir veille de course je me couche à 21h30 et finis enfin par m’endormir aux alentours de 23h30. Réveil à 01h50, les yeux piquent encore sérieusement. Je tente le pari de déjeuner du chaud : blanc de poulet sauce brune, pâtes et carottes.
Mes collègues de boulot Georges Oguey et Stéphane Millius font le détour pour passer me chercher à Orsières. Petit rituel d’échauffement avec Stéphane et go sur la ligne de départ. Ambiance détendue et petit round d’observation, Aujourd’hui je serai 5ème sur la liste des favoris au classement ITRA (indice de performance trail mondial). Tous les regards sont tournés sur Jean-Philippe Tschumi le recordman de la course.

Verbier-Sembrancher :
La traversée de la station encore endormie se déroule bien, c’est un départ prudent qui me convient parfaitement.
Dans la première montée direction le Château j’alterne marche et course. Je laisse filer dans la descente du Vallon de Vollèges 3 coureurs que je n’arrive clairement pas à suivre sans me mettre dans le rouge.
Arrivée à Sembrancher en 1h05 tip top dans mes prévisions.
Sembrancher-le Catogne :
Une pensée pour maman, tonton et grand-mère, je suis demi Sembranchard. Je ne peux pas me rater sur cette partie du Catogne.
Une montée tout en gestion à l’alpage, je me force à marcher pour ne pas perdre trop d’énergie. Ravitaillement par le beau-frère, que je remercie au passage et qui a dû se lever bien tôt.
Je vois Sangé devant moi, mais il fait que d’accélérer, je garde mon rythme habituel.
De l’alpage au sommet du Catogne je ne suis pas au mieux, devant ça s’éloigne et derrière 2 coureurs se rapprochent.
Au sommet du Catogne, je suis accueilli triomphalement avec des cris et des sonnettes par la bande à Bisu, tous mes amis Sembranchards sont présents. Je ne pense pas être le plus mal, la nuit a dû être courte et froide pour eux aussi.
Catogne-Champex :
Je me tiens au plan. Aucune folie; 42 à 43 minutes pour descendre. Il est possible de descendre en 38 minutes mais se casser les jambes si tôt dans la journée serait à mon avis une belle erreur.
La descente est extrêmement technique avec beaucoup de cailloux, des racines et des dévers, la concentration est au maximum. De grands noms ont souvent perdu la course dans cette descente.
Je croise l’incroyable Bernard Mayencourt, qui a toujours un gentil mot et qui prend même le temps de faire une photo en vue d’un prochain article sur son site Promosports.
J’arrive à Champex en 3h42 à 2 minutes de mes prévisions. Mais très content de ma fraîcheur.

Champex-Orny :
Je peux courir l’ensemble du bisse du petit ruisseau qui nous mène à l Arpette, la gestion paie.
Dans la montée au Col de la Breya je ne vois plus personne ni devant ni derrière, la journée va être bien longue seul sur ces sentiers de montagne.
Au croisement d’Orny, je croise Sangé qui redescend de la cabane. Rapide petit calcul: ouf, ça fait mal; déjà 15 minutes de retard. Recalcul et hop encore un Uppercut: à ce rythme, ça fait plus d’une heure à l’arrivée. Je suis comme ça, en course, je calcule pour passer le temps. Je suis le pro de la règle de 3. Un peu plus haut, je croise Jean-Philippe qui redescend de la cabane. Il n’est pas dans un grand jour.
Mais bon Jean-Philippe, c’est l’esprit même du trail. Avant de se plaindre, il me lâche un sympathique: « Déjà là, sacrée forme » venant de la part du recordman de la course, ça fait chaud au cœur.
Arrivé à Orny, cataclysme: pas de bananes. Une gentille bénévole court m’en chercher une dans la cabane. J’ai essayé d’avaler 2 carrés de chocolat mais ça ne passe pas. Au final, ce ne sera pas moins de 13 bananes englouties durant cette course.
Orny-La Fouly :
Une longue descente technique dans les cailloux nous amène sur les hauts de Saleinaz.
Au début de la descente, je rattrape directement Jean-Philippe qui n’est vraiment pas en forme. Je suis alors virtuellement 3ème de la X-Alpine. Je ne m’enflamme pas. Je sais que si Jean-Philippe trouve son second souffle, il peut encore, à ce moment-là, nous coller 1h30 dans les dents. J’apprendrai son abandon à la Fouly.
Vient pour moi la partie la plus redoutée de la course, Saleinaz-les Ars. Des faux-plats montants où je ne suis vraiment pas à l’aise et où, généralement, les crampes me rappellent à l’ordre.
Comme prévu, je subis quelques crampes derrière les cuisses avant la Fouly. On commence à bien se connaître avec le temps, mais rien d’insurmontable.
Petite frayeur à la Fouly, j’ai dû monter trop vite. Serge, mon ravitailleur de luxe, n’est pas encore là.
J’en profite pour manger une soupe avec des vermicelles et bien me ravitailler. Quelques minutes et Serge arrive, coaching au top comme à son habitude.
En sortant du ravitaillement la course prend une autre dimension. Le Tchèque Tomas Farnik me talonne. Je serai désormais chassé jusqu’à Bourg-Saint-Pierre. La lutte pour conserver le podium commence.
La Fouly-Gd-St-Bernard :
Tomas me fait la misère dans la montée du Barfay. J’avais planifié une montée prudente avec beaucoup de marche rapide, mais derrière ça court toute la montée me forçant à sortir de ma zone de confort. 10h avant l’arrivée, c’est quand même risqué de forcer autant.
Une pluie fine s’installe, rendant la neige omniprésente depuis les lacs très glissante. J’hésite à m’habiller au Col mais je décide de continuer en tee-shirt. Une pensée pour les 2 bénévoles au sommet du Col Fenêtre, dans la neige, sous la pluie et par moins de 9 degrés. Un grand merci à eux, j’ai été accueilli avec un grand sourire.
Je pensais pouvoir gagner du temps en glissant sur les névés dans la descente côté Alp Baou mais ils étaient défoncés par le passage des concurrents de la X-Traversée. Ça glisse, ça tombe, ça jure, …
Les torrents à traverser étaient bien trop grands, impossible de passer sans se mouiller jusqu’aux chevilles. Ce sera désormais 6h avec les pieds détrempés.
J’arrive à l’hospice avec une sacrée baisse de moral, Tomas est bel et bien encore derrière moi malgré le surrégime que je m’inflige.
Aurélie, ma tite femme, avec son immense esprit de compétition trouvera les mots justes : Fais ta course à toi! prends du plaisir! De mon côté, plus compétiteur, je me vois comme toujours, éternel 4ème.
Gd-St-Bernard-BSP :
Je repars de l’hospice le couteau entre les dents. Je peux courir quasi toute la montée du col des Chevaux. J’adore cette section du parcours. Étonnement la descente n’est pas trop enneigée. L’organisation a fait un boulot incroyable de sécurisation de ce secteur avec plusieurs cordes fixes pour traverser les portions encore enneigées.
Arrive la fameuse traversée du torrent de Drône, un torrent sans passage balisé avec un gros débit où il est impossible de ne pas se mouiller jusqu’aux mollets.
La forme est bonne, je croise Serge et Ludo dans la descente qui sont là pour m’encourager. Quelle chance d’avoir dans son team les 2 ravitailleurs les plus rapides de l’Entremont.
Le plat du barrage et l’arrivée à BSP se passent sans soucis malgré des chemins très boueux.
Au ravitaillement de Bourg-St-Pierre, je croise Aurélie et Yannis, mon fils de 2 ans. Quel plaisir d’être soutenu par sa famille et ses amis! La journée, avec ces conditions météo, doit leur paraître bien longue. Tomas passe devant, je dis à Yannis : “C’est un coquin le monsieur, il fait du mal à papa.”
Je tente de manger quelques pâtes, qui me resteront sur l’estomac durant la moitié de la montée de Mille. Un détour aux WC et go je repars. Il va falloir se surpasser, Tomas part du ravitaillement une minute devant moi, au pas de course.
BSP-Mille :
Deux petites heures de montées nous attendent. J’ai prévu marcher rapidement jusqu’au Creux du Ma et ensuite courir depuis la traversée de l’Alpage du Cœur.
Je suis congelé, l’arrêt de 8 minutes au chaud n’était pas une bonne idée. J’hésite à m’habiller mais Serge me conseille d’attendre jusqu’à la chapelle voir si le corps se réchauffe de lui-même. Comme toujours, il est de bons conseils et quelques minutes plus tard plus besoin de veste.
Je dois me résigner, Tomas est plus fort que moi aujourd’hui. Dans la première portion de montée, il fait le forcing, court et s’échappe inexorablement. Je fais ma course et marche le plus rapidement possible afin de limiter la casse.
Depuis le Cœur, je sens que le corps va mieux. Je peux courir jusqu’à la cabane de Mille. Je rattrape Tomas qui s’accroche à moi. On fait alors connaissance. Je me surprends à converser en anglais, mais on se comprend; c’est l’essentiel.
On arrive à Mille ensemble. Que ça fait du bien de ne plus être seul dans le froid et le brouillard.
J’avale quelques Haribos au ravitaillement et on repart pour une descente endiablée.
Mille-Lourtier :
La descente est la plus longue de la course. Je l’estime à 1h15. Aujourd’hui, elle est terriblement glissante et boueuse. Les bâtons sont de précieux alliés. Les jambes commencent sérieusement à tirer sur les replats avant l’arrivée à Lourtier. Tomas s’arrête marcher quelques instants et me dis de filer.
Arrivé à Lourtier, de nombreux spectateurs sont présents car depuis ce village, on se trouve sur le même parcours avec l’ensemble des autres coureurs. La défaillance de Tomas me rapproche de ce podium tant attendu.
Je me ravitaille bien devant la salle. Je traverse cette dernière sans m’arrêter et me lance gentiment sur le fameux mur de la Chaux.
Lourtier-La Chaux :
J’en suis maintenant à ma 7ème participation (1ère sur la X-Alpine). Je connais ce mur par cœur. Il faut le respecter. La stratégie: partir prudemment d’un bon pas sans jamais changer de rythme. On m’annonce à 20 minutes de Sangé et Jean-Marie. Pour moi, ce sera un beau podium en perspective.
Tomas me rattrape sur la sortie de Lourtier. Incroyable qu’il arrive encore à courir après près de 15h de course. Je l’attends au sommet de la digue pour ne pas monter tout seul. Quelle bonne idée j’ai eu. Je donne le rythme, il s’accroche car il est un peu moins à l’aise dans les forts dénivelés. Discuter me donne des ailes, on dépasse près de 100 personnes des autres courses. Dans ma tête, on part pour 1h50 de montée à ce petit rythme.
Arrivée à la sortie de la forêt de l’Arbaray, c’est le tournant de la course. Samuel, mon bof, m’annonce à 7’ de la tête de course avec Sangé dans le dur.
Tomas comprend et me dit avec fair-play: “Vas-y! Moi je ne peux pas aller plus vite. Toi, tu peux gagner aujourd’hui.” Quoi qu’il se passe, j’ai déjà gagné un grand ami aujourd’hui. Un jeune coureur de 24 ans talentueux sur lequel je n’aimerais pas me frotter sur un tracé plus roulant.
Les jambes répondent encore bien. L’adrénaline prend le dessus. je cours tout le replat de la Chaux et la montée au Dahu. Je suis accueilli comme un héros par les bénévoles du SC Verbier (7ans de chef OJ, ça crée des liens) : “Fous le camp! Ils sont 3 minutes devant, ils ont dû faire une pause. Ils ne sont pas frais comme toi.” Je me fais littéralement chasser du restaurant avec un verre de sirop à la main.

La Chaux-Verbier :
Je rattrape Sangé et Jean-Marie au croisement de la route de la Chaux. Ils me laissent passer. Je ne pense pas qu’ils peuvent s’accrocher avec la forme que j’ai encore. L’adrénaline me fait voler. Dans ma tête, je prie : pas de crampes, pas aujourd’hui. Il faut que ça tienne. Je serai exaucé et remercierai plus tard la personne qui m’a forcément entendu.
Jean-Marie et Sangé font l’effort et me recollent directement. On discute d’une fin à 3 si personne ne subit de défaillance d’ici l’arrivée. Avant la montée de Clambin, Jean-Marie doit freiner. Il nous dit de filer. Je me tourne vers Sherpa et je lui dis de me suivre. Il préfère rester avec Jean-Marie avec qui il a fait la course toute la journée. J’aurai fait de même avec Tomas.
De peur de me faire rattraper, je sprinte de Clambin à Verbier sans jamais me retourner. Je suis ovationné depuis le Vieux Verbier (où j’ai fêté ma victoire en famille avec mes amis après les résultats) jusqu’à l’arrivée. Je ne vois plus personne. J’entends hurler. J’ai la chair de poule. Mes lèvres tremblent. Je franchis la ligne d’arrivée si frais et si heureux en 16h44.
Trop beau. J’ai fait chialer tout le monde. Mes amis et ma famille sont tous présents pour m’accueillir. Depuis La Chaux, je me dis au fond de moi : “Quelle belle surprise! Personne ne t’attend premier.” De plus, l’organisation n’a pas annoncé mon passage au sommet de Verbier pour conserver ce suspens jusqu’au bout.

Tellement content de prouver que quelqu’un qui travaille à 100%, avec une famille, sans coach ni planning, s’entrainant qu’au plaisir, entouré de ses amis et fan de l’apéro, peut encore gagner une telle course.
Remerciements :
En premier lieu, je remercie ma tite famille Aurélie et Yannis, cette victoire c’est 10 à 12 heures d’entrainement par semaine depuis des années. On a beau partir s’entraìner à midi ou tard le soir, le sport prend beaucoup de place. Je fais au mieux pour le concilier le tout mais Aurélie gère incroyablement bien notre belle petite famille.
Je remercie mes ravitailleurs du jour avec cette météo horrible. Des vrais amis, Serge la machine, Ludo le grimpeur, Samuel mon Bof et Yanno mon ami de toujours.
Je remercie mes plus grands fans, les cousins Nendards. Quel plaisir de les voir toute la journée sur les sentiers!
Je remercie tous les amis et les personnes qui ont eu un gentil mot pour moi durant la journée ou un gentil message après la course. J’ai reçu des centaines de messages; ça fait chaud au cœur.
Je félicite l’organisation. Je réalise un rêve à la maison. C’est grâce à eux, au travail acharné des bénévoles. Dans ces conditions il aurait été tellement plus facile d’annuler la manifestation. Mais bon, quand on connait l’équipe de passionnés à la tête du trail.
J’ai réalisé un grand rêve grâce à vous tous.
Je n’oublie pas de remercier nos sponsors du team Cristal Sport. On est un petit groupe d’amis passionnés et l’ambiance y est géniale.
Merci à Cristal Sport, Altis et Compressport pour le précieux soutien. Il faut le reconnaitre qu’est-ce que je suis beau dans mon costume Compressport (lol).
Félicitations :
Un grand bravo à tous mes amis présents sur l’ensemble des courses. Une multitude de podiums, je ne vais pas tous les citer de peur d’en oublier. Je relève l’incroyable chrono d’Emily, elle prouve qu’elle ne gagne pas par manque de densité chez les femmes mais par classe et panache. Quelle belle ambassadrice pour la région Verbier Val de Bagnes!
Antoine Piatti, vainqueur de l’X-Alpine 2021
06/07/2021

