Trail: Julien Délèze a visité les frontières de son corps

Sur le Swiss Peaks Trail 360, le Nendard Julien Délèze est allé visité les frontières de son corps. Récit palpitant d’une aventure inoubliable. 

SWISS PEACKS TRAIL de Bettmeralp au Bouveret. Les données donnent la chair de poule: 314km / 22’883m de dénivelé positif.

Etant toujours à la recherche de mes propres limites, et bien cette fois, je les ai trouvées. Je pourrais écrire un livre sur cette traversée mais les émotions et les états par lesquels je suis passé sont tellement indescriptibles que me contenterai de quelques points.

Km 0.00 Départ de Bettmeralp lundi soir minuit, frais, joyeux et super motivé. Sous la bannière nous sommes près de 300 aventuriers.

Km 50.00 Eistein, première base de vie. La nuit a été dure et vraiment froide. Avec 4’000m de dénivelés négatifs avalés, mon genou droit tire déjà la gueule. Je reste positif mais il faut être réaliste, au vu de ce qui reste, ça va être très compliqué. Le trot et la course sont abandonnés pour laisser place à un bon pas de marche.

Km 60.00 je loupe le ravitaillement de Grächen. A ce stade, ça suffit pour me plomber le moral. Le prochain est dans 10km. Tant pis. Je ne vais quand même pas faire demi-tour. Je trouve un garage ouvert à St-Nicolas. J’en profite pour remplir mes gourdes au robinet et je mange mon premier sandwich de secours préparé avant le départ. Me voici prêt à affronter la prochaine montée de 1800m.

Km 70.00 me voici face à ma première attaque de paupière. Je lutte pendant 10min, plus possible… Je trouve une ancienne bergerie pour me mettre à l’abri du vent et poser la cosse 20 minutes. Nouvelle expérience pour moi qui n’avais jamais eu besoin de dormir en course auparavant. Le réveil sonne. Je me retrouve en pleine forme. A part le genou bien sûr. Incroyable effet ces turbosiestes

Km 85.00 après deux raclettes englouties au ravito de Bluomatt me voici dans la montée vers Forclettaz que je parcours au côté d’Anita qui s’imposera chez les femmes. Mise à part le rythme qui est bon, c’est super agréable de se caler les baskets de quelqu’un sans avoir à se poser la question où mettre les pieds. Ça sera malheureusement la seule et unique montée “accompagnée”.

Km 105.00 Grimentz, deuxième base de vie. Les bâtons ayant fait office de béquilles dans les dernières descentes, je me prépare mentalement à devoir arrêter. Ma famille et mes amis sont là. Ça fait du bien. Je vais voir un médecin pour mon genou qui me dit texto: “C’est une tendinite. Conséquence: repos et boire de l’eau”. Merci pour le diagnostic, mais j’aurais bien aimé un petit massage, des papouilles ou un peu de tape de toutes les couleurs mais rien. Je décide de dormir 3 heures avec ma gourde à mes côtés. Je prends le risque d’être figé musculairement au réveil. Ça ne sera pas le cas et le moral est même bon. De plus, la montée suivante me rapproche de Nendaz. Faut y aller. On m’annonce la cabane des Becs de Bosson 700m plus haut. Manquant de lucidité, je prends cette nouvelle comme on me l’annonce sans plus d’analyse.

Km 105.00 +700m, je devrais apercevoir la cabane des Becs. Du moins je l’espère car j’ai vidé mes gourdes en fonction… 300m plus haut toujours rien mais par contre je tombe sur un panneau piéton qui indique la cabane des Becs à 1h40. J’aurais pu m’écrouler mais je me mets en fonction robot. Je baisse la tête et avance sans réfléchir. Le lever du soleil est sublime et me porte. L’accueil à la cabane est fantastique et les tartines sont excellentes.

Km 126.00 Evolène les amis et mes trois bout’choux sont venus me voir. Merveilleux. Je me ressource, reprends de l’énergie et décide de passer à la bosse suivante.

Km 140.00 des amis sont venus m’encourager un peu plus bas que col de la Meina. Ça fait toujours un bien fou, surtout quand tu viens de faire 20minutes de descente en marche arrière à cause du genou.

Km 147.80 Grande Dixence. Tout le monde est là ; c’est fantastique. Je suis porté par un élan d’encouragements. Ça fait chaud au cœur. Remise à neuf, petit morceau d’accordéon, turbosieste et ça repart vers Prafleuri.

Km 150 col de Prafleuri, Grand-Désert, point culminant de la course. Mes amis sont également venus m’encourager en pleine nuit. Génial ! Enfin chez moi !

Km 168.6 Plampro, la descente me semble interminable. Les parties techniques et les passages en rochers ont entamé mon enthousiasme et le doute s’installe à nouveau. Mon bof et son frangin m’accueillent et me proposent leur couverture pour une turbosieste durant le ravito. Plus que bienvenu avec ce froid de canard, j’aurai gelé. Je me lève, reprends une raclette et loin.

Km 179.00 cabane de Mille. La montée a été de loin la plus dure mentalement et physiquement de toute la course. De plus, la jambe droite qui a fait tout le job jusqu’ici, montre à son tour des lancées dans la cheville. Du coup, plus le choix, je ne voulais pas y toucher, mais je dois prendre un anti-douleur. Le premier d’une plus ou moins longue série. J’ai croisé des personnes complètement épuisées, frigorifiés avec lesquelles il était impossible de tenir une discussion cohérente. Je me souviens avoir demandé “c’est encore loin le ravito?” La réponse m’a été rendue “les lièvres sont jolis dans le coin”

Km 200.0 Six Blanc à Champex. Au début de la descente, je lance un texto à mon physio pour me rassurer quand mon genou qui gonfle et qui se remplit d’eau. J’ai quand même peur de lui faire une séquelle irréversible. Il me rassure et je continue. J’ai pu partager la descente avec un type génial que j’avais déjà croisé dans les ravitos précédents. Julien Compagnon. Il m’a fait un bien fou. On avait les mêmes béquilles pour les descentes. La discussion fait défiler les kilomètres et ça change les idées. On parle de nos femmes, copines, métier, de nos courses effectuées et des heures sommeil cumulées depuis le début de course. Il m’avoue n’avoir encore pas dormi !!! Je n’y crois pas, mais comment il fait ?? Je lui dis de dormir au moins 1h30 à Champex et de se retaper. Malheureusement il abandonnera à cet endroit.

Ma femme me booste avant la TERRIBLE montée vers Arpette.

Fenêtre d’Arpette, sans commentaire. Mais pour ceux qui connaissent, essayer de la faire sur une jambe. Heureusement que le décor est fabuleux et qu’il fait beau.

Km 210 Trient, famille et amis à nouveau là pour me booster. Deux raclettes, 20 minutes de sieste et go direction Finhaut. Dans la descente des gorges mystérieuses des Jeurs, je me fais dépasser par une gazelle: Sherpa, 1er actuel du 170km. Je me suis régalé de le voir descendre tel un chamois sur cette partie technique.

Km 220.00 Finhaut. Mon bof et sa chère et tendre sont là pour me dorloter. Faut que je dorme. Je m’étale sur un lit de camp, mais un type à côté de moi est enroulé dans sa couverture de survie et se secoue dans tous les sens chaque 30 sec. Malgré ma fatigue, impossible de trouver le sommeil. Je ne peux pas non plus repartir dans la nuit sans avoir dormi 20 minutes. Je termine donc sur le siège passager du bof pour finir ma sieste.

Km 220 à 240, la partie qui me faisait le plus peur sur le papier et m’y voilà plongé en pleine nuit. Je passe en mode robot en me disant “tu peux faire ce pas. Alors, fais-le ! Tu peux ramener ton pied droit vers le pied gauche? Alors fais-le!” Et c’est comme ça que j’ai pu franchir tous les gros coups de fatigue. Féerique cette partie sous une presque pleine lune et des températures qui m’ont permis, pour la première fois, de ne pas sortir ma veste de nuit. Je dors 20 minutes à l’auberge de Salanfe. Quand je me réveille, deux amis rentrent en trombe, vers 5h du mat’ tout transpirant, de peur de m’avoir loupé. Incroyable de les voir là. La dimension de partage prend tout son sens et les émotions sont décuplées.

Km 249 Barme. Le passage du col de Susanfe a été réalisé sous un superbe lever de soleil. Une erreur de parcours avant le ravito m’a coûté une quinzaine de minutes mais surtout un coup au moral. Heureusement, un coup de fil de mon beau-frère Gilles m’a permis de me remettre sur la bonne voie. Il fait beau et chaud. J’engloutis une dizaine de crêpes au côté de ma cherie et je repars.

Km 255, j’ai hyper soif, mes gourdes sont vides, il fait une monstre tchaf. Faut que je trouve de l’eau. Je vois un bassin de l’autre côté d’un fil électrique, super. Oui mais encore faut-il franchir le fil. Chaque obstacle à ce stade est un véritable parcours du combattant. Je vois un tas qui semble être de la terre. Je vais m’en servir comme escabot pour franchir le fil. Manque de bol, c’était un tas du fumier. Je suis rempli de m…. jusqu’au tibia . Ayant vu ça, la fermière vient me nettoyer au jet et m’a aidé à remplir les gourdes. Merci encore madame !

Km 260.00 Crosets, j’ai les pieds en feu. Ma femme et mon physio sont là. C’est quand même trop la classe. Une douche, un massage, des papouilles et en avant. De nouvelles douleurs sont apparues au niveau des pieds et les descentes se compliquent encore plus. Au Porte de l’Hiver, je crève de nouveau de soif et je suis de nouveau à sec. Aucun point d’eau… Heureusement je trouve une auberge pour aller mendier une bouteille.

La descente vers Morgins a été le tournant de mon aventure. A bout de force, plus l’envie, mal partout, ne trouvant plus de solution pour avancer, je m’assieds et me vide pour la première fois de toutes mes larmes. L’abandon est proche, je suis exténué. Dernier jocker à dispo. Le coup de fil à un ami, Yan Balduchelli, à qui je dois une fière chandelle. Yan a su une nouvelle fois trouver les bon mots au bon moment. J’en pleure encore d’y repenser. Gilles vient à ma rencontre pour me pousser jusqu’à Morgins.

Km 274, ravito de Morgins. Mes amis et familles sont de nouveau là. Il fallait bien ça en ce moment crucial. Même si au fond de moi il n’était pas possible d’arrêter si proche du but, après tous ces efforts endurés et la souffrance infligées à mon corps, physiquement je n’en pouvais plus. Il reste quand même 40km à parcourir. Ça n’ira pas tout seul. Je dors 20 minutes. Il me faut aussi soigner mes ampoules mais le seul instrument disponible à la base de vie était un tire-bouchon.
Parfait, ça fera l’affaire. Je trouve la force de repartir en boitant terriblement, mais après 5 minutes d’échauffement, des ailes me poussent et je fais une montée incroyable. Je suis de nouveau surmotivé et ça va le faire.

Km 282.00 Conches, 4 ou 5 bols de bircher maison et go pour la suite. Les montées sont terribles mais j’adore ça ! Je repasse devant pas mal de gens et ça me prouve que je suis sur la bonne voie pour en finir.

Km 296.00 chalet de Blansex, nouvelle turbosieste, la famille et les amis me motivent une dernière fois, la prochaine étape étant le Bouveret. La montée au lac de Taney est terrible. Je n’ai plus d’énergie mais le bout n’est pas loin. Dernière longue descente vers le Bouveret avant la délivrance.

Km 314.00 Bouveret – finisher. Je n’en crois pas mes yeux. Je m’effondre littéralement, les larmes coulent. Bien sûr il y avait en premier lieu la joie et la satisfaction d’avoir réussi cet effort surhumain, mais aussi une profonde tristesse de quitter ces montagnes majestueuses qui m’ont accueillies durant toute la semaine, transmis leur énergie et leurs émotions. La montagne a une âme, c’est indescriptible.

L’arrivée signifie aussi dire adieu aux nombreux clin d’oeil, tapes sur l’épaule entre traileurs qui signifient : “on est dans la même galère, mais faut avancer, courage !”

On fait péter le champagne samedi matin à 7h avec tous les suiveurs qui m’ont portés et supportés durant toute la semaine. Un IMMENSE MERCI à eux.

Merci également à tous le staff et les bénévoles pour le job accompli, votre gentillesse et les émotions que vous nous permettez de vivre.

Km 314 + H24 Les émotions sont toujours intactes. Bandages, glaces, pommades occupent mes heures. Pour l’instant mes déplacements se font à l’aide de béquilles mais purée ce que je suis heureux d’avoir terminé.

MERCI A TOUS.

Récit de Julien Délèze
06/09/2020